Cinquante trois…
C’est le nombre d’élèves qui défilèrent devant lui, serrant soigneusement contre eux leur tablette de cire alors que leurs pas se pressaient pour rejoindre les différents loisir de cette fin de journée. A cette heure, le soleil rasant projetait par les baies vitrées du petit amphithéâtre sa lumière chaude dont venaient s’habiller les murs de pierre blanche. Un à un, le professeur rangea ses livres, de vieux édits sur l’arithmétique. Soigneusement il traça, comme chaque soir, sur une petite feuille le trait synonyme d’une nouvelle journée terminée.
Cinq cent soixante quinze journées…
C’était le temps écoulé depuis qu’il enseignait dans l’école du petit village de Périles, à l’est, au delà d’Heiron.
Ajustant ses lunettes, il sortit d’un pas calme de la salle pour arpenter la fraîcheur des arcades. Il lui fallut quarante pas pour les traverser, puis vingt autres pour parvenir jusqu’au hall et au delà s’ouvrirent les grandes portes sur la place encore gorgée de monde à cette heure ou s’attardent les derniers commérages.
Douze étals…
Ils ventaient leur produits et exhalaient dans la douceur de fin de journée, les parfums capiteux des saveurs estivales. Il chanta six fois le même refrain le temps de longer les rues pavées jusqu’à la petite demeure qui lui servait de foyer. Courant sur un étage, elle s’inscrivait parfaitement, à l’instar de ses semblables, dans ce décor serein de pierres claire. Le professeur s’arrêta comme chaque soir sur le pas de sa porte, un instant seulement, avant de pénétrer dans la douceur de son foyer. Et comme chaque soir depuis sept nouvelles lunes, la voix aimante de son épouse accueillit son arrivée.
« Tu es rentrée ? »
Il déposa ses affaires sur la table de bois laqué qui ornait l’humble salon et elle ne tarda pas à émerger de la pièce voisine, son sourire dévoilant, comme à l’accoutumé, seulement la rangée superieure de ses dents. Elle avait un sourire agréable qui lui rappelait un quart de lune. Il lui rendit son enthousiasme par un tendre baisé avant d’aller rincer ses mains dans un petit récipient d’argent.
« Tu a pensé a ramener ce que je t’avais demandé ? Fit-elle d’une voix enjouée »
Il se retourna vers elle et elle se prit à rire.
« Tu as oublié n’est ce pas ? »
Trois mélas…
C’était ce qu’il avait promis d’acheter sur le marché avant de rentrer.
« Cela m’était sortit de l’esprit, avoua-t-il.
--– Et bien tant pis pour toi. Tu n’aura ton gâteau au fruits que demain. »
Il l’enlaça en riant mais elle se contenta de sourire en le regardant.
« On est le troisième jour de la semaine, fit-elle. Celui ou tu vas faire ta ballade habituelle.
– C’est vrais.
– Et bien si tu te dépêche tu peux encore passer sur le marché pour m’en prendre.
– Je le ferai… »
Il s’embrassèrent un long moment, enlacés l’une contre l’autre.
« Je t’aime, murmura-t-elle.
– Je t’aime aussi. »
A peine ces mots prononcés, elle se recula soudainement pour fouiller dans une besace.
« J’oubliais, une femme est passé pour toi. Elle m’a donné une lettre qui t’es destinée.
– Une femme ?
– Elle a dit qu’elle s’appelait Alyendra. »
Il se figea et son cœur se mit a battre sourdement bien qu’il s’efforça de conserver son sourire habituel. Il sentait le sang gronder dans ses tympans à chaque pulsation.
64 battements…
C’est le temps qu’il fallut a son épouse pour lui présenter la lettre. Elle était d’un blanc jaunis par un trop long trajet et il la prit sans dire mots. Elle se contenta de le regarder.
« Tu ne l’ouvre pas ?
– Je… l’ouvrirait tout à l’heure. »
Il contempla longuement le sourire en « quart de lune » qu’elle lui offrait. Edelweiss était belle dans sa robe simple, ses cheveux clairs retenus par un demi cercle d’or.
« Je peux t’emprunter ton serre tête ?
– Tu me le rend ce soir ? » Répondit elle en fronçant les sourcils.
« Promis… »
Apres qu’elle le lui eut tendu, il l’embrassa sur le front puis sortit en silence.
Deux cent dix sept pas…
C’est ce qu’il lui fallut en pressant l’allure pour se rendre jusqu’au temple de la ville. Chemin faisant, il mit le serre tête pour retenir ses cheveux en arrière. Il s’arrêta derrière le temple, pour entrer dans une petite cabane de bois louée par ses soins. S’assurant que personne ne surveillait, dehors, il sortit d’un petit coffre une arbalète légère et l’arma de son unique carreau.
Quarante six marches…
Leur nombre séparaient le sol de la petite terrasse surplombant le temple. Là, se calant contre la balustrade a la faveur de la nuit tombante il se mit à compter.
Cinq cent trente deux…
Se redressant il arma son tir vers le parvis en contre bas. Un homme s’y trouvait et pour la quatre vingt deuxième fois il l’avait en joue. L’homme se rendait chaque même soir de la semaine au même endroit, à la même heure. Calant l’arbalète contre son épaule, le professeur décacheta d’une main la lettre qu’il n’avait pas quitté. Il tenta de maîtriser son souffle anxieux au moment ou ses yeux se portèrent sur les mots apposés à l’intérieur de celle-ci.
Ordre d’agir
Rangeant le mot, il se remit calmement en joue. Il laissa s’écouler soixante douze inspirations avant de poser son doigt lentement sur la gâchette.
« Trois millions deux cent mille kinahs…
C’est la somme qu’Aruldes de la maison d’Orlsen a détourné et nous pensons qu’il compte utiliser cet argent pour acheter la complicité d’agents asmodiens. »
Dans le bureau de garnison de Verteron, le commandant tournait en rond sous le regard de Laynar.
« Ne peut on intervenir rapidement ?
– Nous n’avons rien vu venir, lieutenant et il est dès lors trop tard pour tenter quoi que ce soit afin d’empêcher la transaction. »
Laynar écoutait fixement les détails de la tache que l’on attendait de lui.
« Il va de soit qu’une telle trahison ne peut pas rester impunie et nous avons ordre de répliquer afin de sanctionner cet acte. Aruldes a ses quartiers dans un village du nom de Periles. Vous allez vous y rendre et attendre l’ordre d’exécution… De l’avis de l’état major, de tels agissements ne doivent pas rester impunis… cependant il y a un léger problème… »
Cinq cent soixante quinze jours…
Et l’ordre tombait enfin. Laynar retira prudemment le doigt de la gâchette. Une femme fit son entrée. De nature fragile elle portait une robe de lin simple et son visage avait les traits de l’innocence encadré par de longs cheveux sombres. Comme chaque soir de la semaine, au même endroit, à la même heure, Elle rejoignait l'homme qu’elle aimait. Laynar changea lentement la direction de son trait pour le pointer vers la femme.
« Qu’elle est la nature de ce problème, commandant ?
– Aruldes possède le soutiens de la maison d’Orlsen… et sa famille est influente dans les autorités de Sanctum. »
La jeune femme s’immobilisa près de son amant un doux sourire aux lèvres.
« … Nous ne pouvons atteindre Aruldes en personne sans créer un incident diplomatique. »
Elle était gracile et totalement inconsciente des agissements de celui pour qui son coeur battait. Docilement elle vint se serrer dans ses bras.
« Mais il est indispensable de marquer le coup. Qu’il sache que toute traîtrise se paie au prix fort… »
Aruldes la regarda attendrit en caressant le ventre rebondit de sa compagne.
« Il fréquente une jeune humaine du nom de Lorial. Aruldes doit payer l’addition et si nous ne pouvons l’atteindre… »
Laynar repositiona le serre tête avant d’ajuster son tir.
« …un sacrifice nécessaire à la sûreté de l’état… »
Il inspira profondément.
« …nous n’avons pas le choix…nous sommes en guerre… »
Il avait fallut cinq cent soixante quinze journée pour construire cette vie, cinquante deux manuscrits pour maîtriser les bases de l’arithmétique, six vols de papillons pour remarquer la belle au quart de lune, soixante dix sept mille kinahs pour lui offrir une maison digne de ce nom,
« …des que vous aurez reçut la confirmation… »
…deux cents trois nuits pour courtiser Edelweiss, cinq aurores pour l’aimer…
« …Abattez là… »
Laynar pressa la gâchette.
…Il avait fallut cinq cent soixante quinze jours pour construire cette vie…et un seul pour l’effacer…