http://www.youtube.com/watch?v=H8CWwEXuSeEJe suis ton seul soleil, tu ne l’as jamais nié. Le seul soleil qui préfère le crépuscule ; et aujourd’hui il est superbe. Noyé dans l’ambre de ta peau et hypnotiser par la grâce dansée de ton jeu au violon, je vois le monde comme personne ne le voit. Nous sommes l’envers de ce monde. Voilà même que ton archet donne le tempo au piano ! Les gammes s’achèvent avec précipitation, nous n’aimons pas attendre, et puis, nous n’avons jamais besoin de nous accorder. Le destin l’a fait pour nous. Grâce, offre moi ce regard, raconte moi encore cette nuit….
Pas une lampe, pas une bougie. La nuit comme manteau et Dies qui tente vaillamment de nous éclairer, prisonnier de ta poitrine nue qui vient s’écraser, brulante, sur la mienne. Suis-je épuisé ou comblé pour finir par rendre les armes et laisser ma si belle crinière blonde s’écrouler dans un soupir sur l’exotique bois de ce qui deviendrait notre table ? Notre table, notre nuit. Avec toi, mon épine, je possède tout, je m’approprie tout.
Le silence que tu t’amuses à rompre par la symphonie de tes lèvres jouant en rythme notre requiem sur la peau brune de mon cou ne s’enhardit pas longtemps. Il semble toujours rougir de la vision que nous lui offrons mais, lui non plus ne peut nous résister. Nous le réclamons et il accourt, je tourne lentement la tête pour m’offrir davantage encore à ta bouche, et il fuit, apeuré par le doux bruissement de mes cheveux sur notre couche rigide.
Face aux miroirs de la salle du conseil, je contemple l’image que Dies projette de nous. Notre silhouette à elle seule raconte aux ombres, entre les longues trainées de sang, notre folle soirée.
Je sens tes griffes le long de mes côtes, elles essuient encore un sang qui n’est pas le tiens, ni le miens, mais que tu as fait nôtre. Cet insignifiant et répugnant minable. Il me voulait et tu l’as eu. Tu n’as pas joué avec lui, mon chaton, tu l’as chassé. Somptueuse panthère, j’admire ta clémence, ta proie n’a pas beaucoup souffert.
Je devine la lueur d’or dans mes yeux, implacable regard d’un farouche soleil qui vient d’inonder cette pièce et qui joue à présent avec ces miroirs. Il a connu deux femmes ce soir.
La première n’a pu résister à son jugement, immonde pécheresse hurlante. Tu le sais, mais rais purificateurs ne connaissent pas la pitié, et cette sotte ne l’aura jamais compris, pas même dans ses derniers cris. Pitié. Non, ne demande pas de pitié mais l’expiation. La seconde c’était toi. La seule à pouvoir le dompter, nous dompter. La vie a fait de toi La Femme. Un royaume où je suis le prince, et où tu demeures à jamais une reine qui dévorera tous ses consorts.
Je goûte encore le sucre de ta peau, la sueur de notre étreinte, le sang de ton exploit, et je souris en te voyant cambrée dans ces miroirs. Ils sont mille à nous admirer, se reflétant les uns les autres, muets et fiers témoins de notre éclat, de notre renaissance, de ce totem que nous formons. Toi et moi, enlacés, embrasés, comme deux fauves imbriqués dans la gravure d’une colonne d’ambre et d’or, ultime symbole d’un destin et d’un pouvoir sans limite.
J’hume l’odeur de chair brûlée, un parfum de victoire. C’est l’encens qui honore les deux nouveaux seigneurs que nous sommes à présent. Ton sombre reflet m’amuse, je vois bien que tes narines frémissent de satisfaction.
J’entends ce qu’un miroir est trop grossier pour mettre en scène. Entrelacée aux soyeux rideaux de jais de tes cheveux, Cassandre chante et m’enivre. Elle tremble et frissonne, elle aime Dies comme je t’aime. D’une certaine façon, ils sont moins pudiques que nous, tu ne crois pas ? Sa mélodie ne faiblit pas, sublime archet de puissance…
Un archet. Le tiens court si vite ma douce épine ! Dans cette salle de musique où nous nous trouvons, soixante dix ans plus tard, rien ou presque n’a changé. Le Requiem du Roi résonne toujours. Ce monde a encore besoin de nous, et ce soir, le Code nous mène une fois de plus sur de mystérieuses routes où nous espérons flirter avec le danger. Mes doigts cessent leur étreinte avec l’ébène et l’ivoire et tes griffes relâchent les cordes. Vite, ouvre cette fenêtre, il est temps de dérober cette nuit, pour l’honneur et la gloire, pour Cassandre et Dies.