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| | | Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. | |
| | Auteur | Message |
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Clotho Vigilant

Messages: 122 Date d'inscription: 06/02/2009 Age: 21 Localisation: Pandémonium
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 | Sujet: Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. Sam 1 Aoû 2009 - 1:55 | |
| Clôtho I
"Si vous avez des larmes, préparez-vous à les verser." (W. Shakespeare - Jules César) Son casque de cheveux blond clair virevoltait autour de son minois enjôleur, ses pieds nus caressaient l'herbe encore humide, sa robe blanche tourbillonnait, pâle tempête de tissu transparent. Leurs mains s'enlaçaient puis se fuyaient, leurs corps se percutaient, s'entrechoquaient, se berçaient. "Demain aussi sera paisible, n'est-ce pas ?" Irène s'était arrêtée net et l'avait fixée gravement, de ses prunelles d'un bleu délavé. Les temps étaient déjà difficiles. C'était en un jour oublié. Mais déjà les complications se faisaient ressentir et le sang s'était répandu sur les terres d'Atreia. La monstruosité gagnait en puissance et rongeait toute sérénité. "Les drakens...", avait-elle simplement répondu. Savait-elle ? Clôtho la saisit par les épaules, unissant leur regard en un échange intense. Elle éprouva en un choc terrible toute l'angoisse qui submergeait les iris céruléens d'Irène. Elles ignoraient que ces deux mots allaient signer leur séparation définitive, la perte de l'une et la damnation de l'autre. Clôtho risqua un sourire apaisant.
"Ce n'est qu'un mal passager. Aion veille. Il n'y a rien à craindre..."
Elle regardait l'exquise figure que lui renvoyait le miroir, l'éclat d'une lumière écarlate dans ses prunelles, dans les mèches éparses de sa chevelure, sur la chair blafarde de sa gorge. Qu'elle souhaitait les chasser, ces souvenirs obsédants, ces mouvements inondés de clarté, ces parfums retentissants, ces sensations onctueuses... Et ce visage. Elle la voyait là, dans le miroir, face à elle. Elle lui souriait, d'une risette parfaite et lui tendait la main avec tendresse. La courtisane leva sa blanche menotte et l'écrasa brutalement contre la malheureuse psyché, qui bascula vers l'arrière et se brisa dans sa chute. _________________ "Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité."(Théophile Gautier, La Morte Amoureuse)(Avatar et signature de Luis Royo)
Dernière édition par Clotho le Dim 8 Nov 2009 - 15:56, édité 1 fois |
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Messages: 122 Date d'inscription: 06/02/2009 Age: 21 Localisation: Pandémonium
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 | Sujet: Re: Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. Mar 25 Aoû 2009 - 20:47 | |
| Clôtho II
"Le sang se lave avec des larmes et non avec du sang." (Victor Hugo) L'onde de ses yeux se mêlait à l'écarlate de la dépouille. Elle était effondrée contre la morte. Irène. Le sang, partout. Sur leurs mains, sur sa peau désormais si froide. Le sang, carmin, comme ses cheveux. Elle la baisait, elle sanglotait, elle la pressait, l'embrassait, l'enserrait. Elle implorait tout bas. Et déjà, la culpabilité commençait son œuvre, rongeant la courtisane de l'intérieur, depuis le point le plus profond, le plus secret, le plus fragile de son cœur.
Parce qu'elle était fautive. Parce qu'elle avait pactisé avec le mal pur, qu'elle était devenue la vestale de l'ennemi et qu'elle avait voulu reculer alors qu'il était trop tard. Elle s'était attaquée à trop fort. Elle avait joué avec le feu et elle s'y était brûlée. Sa vie était damnée. Elle se releva lentement, fixant le cadavre, cet être aimé, sa victime. Sa robe pâle était maculée de sang et il y avait dans son regard une effroyable frénésie. La guerre du Millénium commençait alors tout juste. Et cette nuit là, dans l'air lourd, l'éther s'enflamma. Cette sorgue là, Clôtho apprit qu'elle était une Daeva. N'en avait-elle pas payé le prix ? Et sa colère contre elle-même, sa fureur contre ceux qui se faisaient désormais nommer les Balaurs, devinrent les plus dangereuses des armes. _________________ "Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité."(Théophile Gautier, La Morte Amoureuse)(Avatar et signature de Luis Royo) |
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 | Sujet: Re: Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. Ven 25 Sep 2009 - 14:57 | |
| Clôtho III
"Nous nous sommes souvent demandé pour quelle raison nous nous battions, mais jamais, ou pas assez souvent, ou pas assez longtemps, pourquoi nous faisons la guerre." (Gérard Klein) Sa silhouette accorte se découpait dans la pénombre, nimbée de lumière. Autour d'elle le feu crépitait, les flammes poursuivaient leur impitoyable sarabande, leur danse funeste. Ses doigts effilés s'amusaient des pages jaunies du grimoire qu'elle tenait. Sa robe d'azur déchirée zébrait sa chair pâle de sillons céruléens qui ondoyaient au gré du vent. Elle leva le regard vers la tour, ce fil massif auquel tenaient leurs existences. "Mille ans déjà..." L'air était brûlant, irrespirable presque. Cela faisait un millénaire qu'elle cherchait à se venger, qu'elle se battait avec pour seul objectif l'oubli, la guérison... La fuite. Peu lui importait le monde à présent. Elle poursuivait sa rédemption, ce pardon insaisissable, sans se poser de questions. Elle ferma les yeux. Elle la revoyait valser dans l'obscurité. "Me pardonnes-tu enfin ?" Ce crime. C'était l'histoire d'une courtisane trop ambitieuse. Elle avait laissé son avidité la guider, celle-ci l'avait menée jusqu'aux gouffres de la traîtrise et de la souillure. Elle sanglotait, seule, sur un champ de bataille dévasté, débris parmi les débris. Elle implorait une morte, elle affleurait la folie. Et pourtant, pourtant, de toutes les hétaïres elle était déjà la plus grande... Une main pressa son épaule. Cette aura de puissance... Son ambition la rongeait encore, plus que jamais. Elle rouvrit les paupières, oubliant sa mélancolie. "Tu ne devrais pas rester seule ici, Clôtho. Les Balaurs peuvent revenir à tout moment..." _________________ "Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité."(Théophile Gautier, La Morte Amoureuse)(Avatar et signature de Luis Royo) |
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 | Sujet: Re: Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. Ven 25 Sep 2009 - 14:57 | |
| Clôtho IV
"Le manteau de l'ange de la paix est très beau, mais la question est de savoir qui l'endossera ?" (Jozsef Mindszenty)
"La paix est notre seule issue." La courtisane poussa un profond soupir, détournant le regard de cet amant idéaliste. Elle le laissa courir le long des draps défaits dont le satin reflétait la lueur vacillante des bougies puis remonter le long des murs tapissés de vermillon jusqu'au plafond composé de boiseries liliales, finement ciselées. "Faire la paix avec les Balaurs, mon seigneur, c'est se précipiter dans notre propre asservissement les yeux fermés. Pensez-vous sincèrement qu'ils soient capables de signer une paix équitable ? Au bout de mille ans de guerre comment pouvez-vous placer encore un peu d'espoir en eux ?"Il effleura la joue de la daeva du bout des doigts puis la saisit par le menton, la contraignant à tourner le minois et à le regarder dans les yeux. "Daeva de l'amour... Tu sais mieux que tout autre que je hais les Balaurs. Je suis conscient que faire la paix est bien souvent plus âpre que de faire la guerre. Mais nous pouvons y arriver et sauver ainsi ce qu'il reste d'Atreia."Elle fit la moue, secouant la tête pour se dégager de sa main. Il la retira. Elle la récupéra, lui enserrant le poignet avec délicatesse, faisant pianoter ses doigts sur sa peau en un geste malicieux. "Vous ne sauverez rien en faisant pareil choix. Au contraire, vous précipiterez ce monde vers sa perte."Son visage s'assombrit, il la dépouilla brusquement de sa main et quitta la couche. Elle adopta un air attristé : amour et politique ne faisaient pas bon ménage... Pour la première fois depuis longtemps elle s'était amourachée de quelqu'un. Elle se sentait profondément liée à lui, peut-être parce qu'il était puissant, peut-être pour une raison plus obscure et à laquelle elle n'osait songer. Les temps étaient durs et desséchaient les cœurs, les discours se heurtaient tandis que le cliquetis des armes ne soufflait mot. Il se rhabilla, la fixant froidement. Probablement lui en voulait-il de se ranger du côté opposé au sien. Peut-être doutait-il à cause d'elle... "Lorsque la paix sera rétablie, Clôtho, nous en reparlerons."Il sortit. Elle ne le revit jamais. _________________ "Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité."(Théophile Gautier, La Morte Amoureuse)(Avatar et signature de Luis Royo) |
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 | Sujet: Re: Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. Mer 28 Oct 2009 - 13:35 | |
| ClôthoTransition Le ciel et le sol s'unirent dans un tourbillon d'éther : la tour vacillait, le destin chancelait et le néant menaçait de tout engloutir. Deux se sacrifièrent, figeant cet univers désormais brisé. Plus rien ne serait jamais comme avant : à défaut d'un anéantissement, Atréia fut frappée d'un schisme sans pareil, physique, destructeur, meurtrier. Ce qui suivit le grand cataclysme, d'un côté comme de l'autre, fut le désarroi. Les cœurs meurtris n'éprouvaient plus de haine et ne restait que ce sentiment gênant d'être perdu dans un monde remodelé par l'échec. Le temps réveillerait la rancœur et les monstruosités qui la suivent. Clôtho, qui n'était pas présente lors des affrontements pour sauver la Tour d'éternité, n'eut guère le temps de réagir. Elle ne chercha pas à fuir : la rumeur du sacrifice d'Israphel était parvenue jusqu'à elle. Elle se laissa porter par le courant dévastateur de l'explosion. Celui-ci la conduisit dans la partie supérieure d'Atréia, privée de lumière.  Lorsqu'elle s'éveilla, une certitude s'imposa à elle : son coeur avait été anéanti avec la Tour. (Illustrations de Luis Royo) _________________ "Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité."(Théophile Gautier, La Morte Amoureuse)(Avatar et signature de Luis Royo) |
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 | Sujet: Re: Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. Jeu 29 Oct 2009 - 18:44 | |
| Clôtho V
"Quand on s'abandonne, on ne souffre pas. Quand on s'abandonne même à la tristesse, on ne souffre plus." (Antoine de Saint-Exupéry) Un hameau de fortune, de bâtisses insalubres et construites à la hâte. C'était quelques mois après la chute de la Tour. Une silhouette féminine, enroulée dans une longue cape de bure sale, un paquet dans les bras, seule. Aucun bruit, seuls ses pas pressés rompaient le silence pesant. Elle déposa le nourrisson emmailloté devant l'une des maisons du village endormi, au hasard. Il sommeillait lui aussi. Elle pressa ses lèvres sur son front, une dernière fois. "Je n'ai pas le choix", lui murmura-t-elle, "auprès de moi, il n'y a plus de bonheur possible."Puis elle s'éloigna rapidement, filant jusqu'à la frondaison des bois. Elle était perdue. Encore et encore... Savait-il qu'elle était enceinte lorsqu'il avait choisi de se sacrifier ? Qu'aurait-il aimé qu'elle fasse ? Après tout, cet enfant n'était qu'humain pour le moment et il y avait peu de chance qu'il connaisse l'ascension. Même un puissant daeva n'aurait pu supporter pareil héritage... Il valait mieux qu'il vive dans l'ignorance de ses origines. D'autant qu'elle ne pouvait pas élever un enfant, elle qui avait tout donné et tout perdu déjà deux fois, elle dont le cœur n'était plus qu'un bloc de marbre. Elle désirait se vouer à la plus opprimante des solitudes, se livrer toute entière à ses spectres, vivre dans leur souvenir. Chaque être qu'elle croiserait refléterait leur visage, chaque son serait la musique de leur voix et la caresse des feuillages glisserait sur son épaule comme leurs mains dansaient sur sa chair. Elle deviendrait le fantôme parmi les fantômes, l'ombre virevoltante d'une luciole éteinte, mémoire sinistre d'un temps révolu. Elle posa un regard impassible en direction du village. Les cris d'un enfant s'y élevaient. Elle tourna les talons et s'enfonça dans la forêt. _________________ "Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité."(Théophile Gautier, La Morte Amoureuse)(Avatar et signature de Luis Royo) |
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 | Sujet: Re: Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. Ven 4 Déc 2009 - 21:03 | |
| Clôtho VI
"Les sanglots des martyrs et des suppliciés Sont une symphonie enivrante sans doute, Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte, Les cieux ne s'en sont point encore rassasiés !" (Charles Baudelaire) Le corps gracile de la jeune femme heurta le mur avec violence, elle s'effondra mollement sur le sol telle une poupée cassée. Quelques minutes passèrent, elle se releva lentement mais resta prostrée dans l'ombre imposante de celui qui venait de la malmener. Elle serrait les dents, partagée entre fureur et terreur, n'osant pas parler de peur de se mettre subitement à hurler d'incontrôlables insultes. "Ne me défie plus jamais, Daeva", dit-il simplement, d'un ton calme et austère, "et fais tout ce que je t'ordonne."Lentement, les prunelles limpides de la courtisane se redressèrent jusqu'à croiser celles du Shedim. Elle garda le silence, laissant les secondes s'égrainer. Elle n'avait pas à hésiter : il lui faudrait courber l'échine. Elle avait fait le choix de revenir après un exil apaisant mais ennuyeux. Elle était un monument vivant à la gloire d'un mort dont il fallait corriger le souvenir. "Bien mon Seigneur, pardonnez mon insolence", souffla-t-elle, d'une voix mesurée et soumise. Je serai le grain de sable dans tes rouages. Il s'avança vers elle et la remit debout fermement. Elle frémit, baissa le regard. Il esquissa un sourire satisfait. La putain d'Israphel, à sa merci. Obligée de se courber, enfin. Si Asphel avait été sage, sûrement se serait-il débarrassé d'elle à cet instant. Mais sa soif de perfection le poussait à ne pas souiller son triomphe par la disparition d'une Daeva telle que Clôtho et il lui laissa la vie sauve. Au fond, c'était un Seigneur juste. Seulement, justice contredit parfois sagesse. "Exerce ton art comme bon te semble à Pandémonium, Daeva de l'amour, mène tes affaires et redeviens la courtisane que tu fus. Mais ne tente rien contre moi, ne monte personne contre moi et n'entretiens pas plus que de normal la réputation de celui qui est tombé dans tes filets autrefois." C'est ce qu'elle fit.
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 | Sujet: Re: Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. Jeu 4 Mar 2010 - 16:33 | |
| Clôtho VII
"Laissons vivre le traître en sa honte insondable. Ce sang humilierait même le vil couteau. Laissons venir le temps, l'inconnu formidable Qui tient le châtiment caché sous son manteau." (Victor Hugo) "Silahe...", quelques larmes roulèrent sur sa joue, "Silahe...", elle tentait de maîtriser son chagrin, sa fureur, "emmenée par l'Ombre...". Sa servante la fixait d'un air effarouché, ignorant probablement comment réagir. Clôtho avait compris dès la première seconde où elle avait appris cette triste nouvelle : on n'avait pas simplement arrêté son amie pour ses propos contestataires... C'était un avertissement, ou pire, un moyen de pression. Elle serra les poings, les griffes d'ébènes s'enfonçant dans la chair laiteuse, jusqu'au sang, jusqu'à l'apogée lénifiante de la souffrance. "Je... Je peux peut-être encore faire quelque chose.", souffla-t-elle, tentant de se convaincre elle-même. Mais demander la rémission de Silahe, n'était-ce pas prendre le risque de passer pour complice ? Asphel triompherait, et encore une fois, elle implorerait, elle courberait l'échine... Et pour rien, sûrement. Car il n'était pas de ceux qui cèdent. Non... Il faudrait jouer plus finement. Il fallait venger Silahe. Elle sourit, d'un air malsain. ~ Asphel la fit attendre longtemps. Probablement savourait-il le tourment qu'elle devait endurer à patienter ainsi alors que la vie de sa chère amie était en péril et qu'il était le seul à pouvoir la sauver. Puis, enfin, on l'invita à entrer. S'il y avait bien un jeu auquel Clôtho excellait c'était celui de la dissimulation. Jamais elle n'avait été si radieuse, si délicieuse. Elle arriva d'un pas aérien, l'air serein. Elle prit la parole, d'une voix posée : "Mon Seigneur, je sais que dans votre immense bonté vous me pardonnerez d'être ainsi venue à l'improviste, si peu dignement vêtue. Mais, je vais quitter Asmodae cette nuit et je ne voulais pas donner l'impression de fuir sans vous avoir remercié de tout le bien que vous m'avez fait depuis mon retour ici."Elle releva vers lui son regard magnétique, se délectant de sa mine déconfite. "Et quelle est la raison de ce départ brutal ?", sa voix froide résonna dans la pièce. "J'y songeais depuis quelques temps déjà. Explorer les Abysses, n'est-ce pas un projet merveilleux ?", répondit-elle d'un ton anodin, presque rieur. Il avait repris son air austère, maquillant sa contrariété. Elle esquissa quelques pas vers la sortie, sa robe pourpre bruissant sur le sol immaculé, "Je ne vais pas vous importuner plus longtemps, mon Seigneur.""N'y a-t-il aucun moyen de te retenir, Daeva ?"Un sourire satisfait se dessina sur les lèvres de la courtisane. Elle avait vu juste. "Vous le savez bien, mon Seigneur.""Elle restera en vie. Ne me demande pas plus."_________________ "Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité."(Théophile Gautier, La Morte Amoureuse)(Avatar et signature de Luis Royo) |
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 | Sujet: Re: Clôtho, splendeurs et misère d'une courtisane. Lun 8 Mar 2010 - 20:33 | |
| Clôtho VIII
"Tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes." (William Shakespeare) "Partir ? Tout abandonner ? Mais pourquoi ?"Clôtho ne put réprimer un soupir irrité. Il ne pouvait pas comprendre. Nul ne pouvait entrevoir ce qu'elle vivait, ce qu'elle était et plus encore ce qu'elle aspirait à être. Elle ne chercha même pas à lui expliquer. Il aura fallu pour cela qu'elle lui conte ce qu'avait été son existence depuis la tragique mort d'Irène, et peut-être même avant. Et s'il y avait quelque chose au sujet duquel elle n'avait pas le cœur à converser, c'était bien ça. Ce soir là, elle congédia Turucano sans attendre et se fit apporter une plume, un encrier plein et un morceau de papier, fin mais jauni. Sans hésiter, elle laissa sa main armée survoler la surface livide et les mots s'écrire au gré des ondulations de son cœur. "Madame, monsieur, mes hommages.
C'est en toute humilité que je vous écris ce soir. Je suis Clôtho, courtisane à Pandémonium. Probablement mon nom vous est-il inconnu si vous ne fréquentez pas les hautes sphères décadentes de notre monde. Qu'importe. Ma condition est si plaisante, matériellement parlant, que beaucoup se demanderaient -se demandent et se demanderont toujours- pourquoi, subitement, j'ai souhaité la fuir pour une vie plus modeste. La réponse est simple puisqu'elle se résume en un mot : liberté. J'éprouve chaque jour douloureusement le joug de ma fortune, de ma gloire, de ma damnée prospérité. Je suis aussi, je le confesse, rongée par le remord et ne puis plus supporter le train que je mène."Elle aspira une copieuse gorgée d'éther, rêvassa quelques instants puis se remit à l'ouvrage, plongeant la plume dans l'encrier, la ressortant et tapotant précieusement sa pointe contre le bord du petit flacon de verre. "Je fus aussi, à une époque lointaine, une grande sorcière. La magie m'est familière et pour m'être entraînée, chaque fois que j'en avais le temps, je pense pouvoir affirmer que je n'ai pas perdu la main. En vertu de cela, j'espère retenir votre intérêt.
Je vous remercie de l'attention accordée à cette missive.
Clôtho."Elle contempla longuement la feuille sur laquelle couraient les élégantes arabesques qu'elle y avait tracées. Puis elle la plia deux fois, soigneusement et la glissa dans l'enveloppe qu'elle scella sans attendre. Elle fit appeler sa servante et lui confia celle-ci, ordonnant qu'elle soit expédiée à l'Archipel des Sibyllins au plus vite. Celle-ci se hâta de la confier à un messager fiable, accordant un regard perplexe au mot inscrit sur l'enveloppe : " Affranchissement". La courtisane acheva de remplir la seule malle qu'elle désirait emmener avec elle. Elle laissa à sa servante assez de ressources pour qu'elle puisse vivre, lui faisant bien comprendre que si elle ne revenait pas dans le mois qui suivait, c'est qu'elle resterait là où elle s'était envolée. Puis elle était partie, ne laissant derrière elle qu'un impérissable vestige, subtil mélange d'un parfum entêtant et d'un spectre de volupté. ~ Le vent soufflait sur La Grande de l'Archipel des Sibyllins, soulevant les flots grisâtres qui heurtaient violemment les poteaux des docks avant de devenir écume. Ni la houle ni la pluie n'avaient perturbé Clôtho. Elle descendit du carabin, impassible, trainant derrière elle sa lourde malle, n'accordant guère d'intérêt aux quelques autres voyageurs qui se pressaient sur les quais. A vrai dire, son esprit était tout occupé par un unique souci : comment avait-on reçu sa lettre ? N'avait-elle pas fait preuve de trop de vanité ? Aurait-elle du implorer avec plus de modestie ? Rarement elle s'était souciée du regard que l'on posait sur elle... Et lorsque enfin cela lui arrivait, c'était sous la forme d'un lancinant et douloureux tourment. Elle se retourna et laissa ses prunelles se perdre dans les ondulations furieuses de la mer. Cela dura longtemps, quelques secondes, une minute. Puis elle tourna les talons, jusqu'à cette cahute que le capitaine du Carabin noir avait désignée comme "Le comptoir de Saltim". Là où elle saurait, enfin, peut-être. Sa main en percuta la porte, par trois fois. Toc, toc, toc. (Luis Royo) Fin _________________ "Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité."(Théophile Gautier, La Morte Amoureuse)(Avatar et signature de Luis Royo) |
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